André Brink, un écrivain résistant
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| Article par Jean Guiloineau
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« La liberté en tant que telle, et la liberté de publier en particulier, ne se mesurent pas ; comme l’eau qui coule ou comme le vent, la liberté est peut-être même insaisissable, sauf si on la juge en fonction d’autre chose ou sauf si son cours est interrompu, arrêté ou menacé par un obstacle. »
André Brink, Sur un banc du Luxembourg (1983)
Le parcours et l’œuvre d’André Brink sont représentatives de la résistance des écrivains sud-africains à la politique d’apartheid, et plus généralement de la position de l’écrivain dans une société répressive.
Rien ne destinait André Brink à jouer ce rôle et à devenir un des principaux écrivains de langue afrikaans à s’opposer à l’apartheid. Sa famille, d’origine danoise et hollandaise, s’est installée en Afrique du Sud au XVIIIème siècle. Il est né en 1935 dans l’État libre d’Orange, une des anciennes républiques boers (avec la république du Transvaal) annexées par les Britanniques en 1902, après la Guerre des Boers qui faisait suite à la découverte des gisements de diamant et d’or. Son enfance et son adolescence se déroulent dans le milieu très fermé et très traditionnel des Afrikaners de province. Il est membre de la plus austère des églises calvinistes et adhérent d’un mouvement de jeunesse proche du Broederbond (la ligue des frères, ou fraternité afrikaner). Son père est juge. Parfois, le jeune Brink se cache dans un coin de la salle d’audience et écoute, effrayé. On ne juge pratiquement que des Noirs. Il en tire un profond respect « pour la loi que [son] père représentait et pour la justice qu’il incarnait ».
Il fait, naturellement, des études de lettres à l’université afrikaner très conservatrice de Porchefstroom, petite ville du Transvaal.
À vingt ans, il est le pur produit d’une éducation afrikaner, avec ses valeurs et son idéologie, fondées sur une histoire particulière et douloureuse, et une morale directement tirée de l’Ancien Testament.
Puis en 1959, il vit une expérience décisive et fondatrice qui remet en cause tout l’édifice construit depuis sa plus tendre enfance : il vient à Paris suivre des cours de littérature comparée à la Sorbonne. « Pendant plus de vingt ans, j’avais mené une existence bien tranquille au cours de laquelle il ne s’était presque rien passé, dans une succession de petits villages sud-africains où l’on parlait essentiellement l’afrikaans, et qui étaient tous très conservateurs et plongés dans l’univers rigoriste du calvinisme et de l’Ancien testament. »
Les deux années qu’il passe à Paris suffisent « à faire s’effondrer toutes [ses] convictions ».
C’est tout d’abord la découverte d’un Paris en pleine effervescence politique, littéraire et cinématographique, mais aussi la rencontre avec un univers qu’il ignorait. « Le simple fait de s’asseoir au restaurant universitaire et de trouver des Noirs à la même table était un choc. Ce qui, auparavant, était à ce point impossible que cela ne franchissait même pas le seuil du pensable, se déroulait comme une chose allant de soi. » C’est le même sentiment qu’exprime Nelson Mandela à peu près à la même époque (mais en tant que Noir). Lors de son voyage en Afrique en 1962, il arrive au Tanganika : « Nous avons pris des chambres dans un hôtel local où nous avons trouvé une foule de Noirs et de Blancs assis sur la terrasse en train de parler agréablement. Je n’avais jamais vu de lieu public sans barrière de couleur. »
Et c’est à Paris que Brink apprend qu’en Afrique du Sud, le 21 mars 1960, la police a tiré sur des manifestants pacifiques : 69 morts et 200 blessés. « Pendant des jours sans fin, ce fut comme si tout le pays sombrait. » André Brink, qui se sait déjà écrivain, en arrive à la conclusion suivante : « À ce stade, pour moi, la littérature n’était pas une arme pour attaquer ou un refuge, mais un moyen de mettre à l’épreuve ce qui me semblait nouveau en moi. Et cela ne pouvait que contrebalancer la société dont j’avais commencé à mettre en doute les structures. » On reconnaît ici l’influence d’Albert Camus que Brink a vraiment découvert à Paris et dont il traduira plus tard Les Justes. « Mon premier séjour parisien se déroula dans l’ombre de Camus, ou plutôt à sa lumière. »
Rentré en Afrique du Sud, Brink devient un des principaux représentants des Sestigers, la nouvelle génération des écrivains des années soixante. Si les romans qu’il écrit à l’époque (Les Saboteurs, L’Ambassadeur) déclenchent une violente condamnation du pouvoir, il faut attendre 1973 pour que sa situation d’écrivain change du tout au tout. Cette année-là, son roman Au plus noir de la nuit (Looking on Darkness) est interdit pour « pornographie ».
Écrivain de langue afrikaans, ses seuls lecteurs sont en Afrique du Sud. Cette interdiction le nie en tant qu’écrivain. Pour échapper au silence auquel il est condamné, il traduit (réécrit) son roman en anglais et, brusquement, sa voix dépasse les limites étroites de la communauté afrikaner pour s’adresser en fait au monde entier – d’abord au monde anglophone et au-delà, par les traductions à partir de l’anglais. Effet paradoxal de la censure et de la répression.
À partir de cette date, avec quelques autres, André Brink va remplir sur le plan international la fonction essentielle de l’écrivain : éveiller les consciences. Il refuse le rôle de militant pour se consacrer à ce qu’il considère comme fondamental : donner à la littérature, au sens le plus élevé, une fonction à la fois esthétique et politique. Dans les romans qui vont suivre, il développe une réflexion centrée sur les thèmes de la responsabilité et de la liberté. Je ne prendrai que deux exemples.
Responsabilité du citoyen ordinaire dans Une Saison blanche et sèche. Un jour, Ben du Toit, Afrikaner sans histoire, cherche à savoir pourquoi le fils du jardinier du collège où il enseigne a disparu. Cette simple interrogation va l’entraîner dans la machine infernale de la répression, mais aussi vers une prise de conscience qui remet en cause la morale et les valeurs sur lesquelles il avait bâti sa vie.
L’interrogation sur la liberté est partout présente dans l’œuvre. Mais elle fournit le thème central du roman Un turbulent silence, sans doute l’œuvre la plus accomplie de Brink. Ce roman est fondé sur un événement historique : une révolte d’esclaves qui a eu lieu en 1825 dans une ferme de l’arrière pays du Cap. L’esclave Galant a une compagne qui n’est pas esclave elle-même. L’enfant qu’elle va mettre au monde sera donc libre, une liberté que Galant voit comme une promesse d’avenir. Mais quand l’enfant naît la révélation est terrible : « Une petite fille aux cheveux clairs et aux yeux bleus ». Galant comprend que le maître blanc a abusé de sa compagne et qu’il est allé jusqu’à lui voler cette promesse de liberté. Il ne lui reste que la révolte et la mort. « Je pense que le feu m’a dévoré. Mais le feu, le feu demeure. » Dernier espoir d’une révolte et d’une liberté future.
Deux autres thèmes sous-tendent l’œuvre d’André Brink et le définissent avant tout comme un Afrikaner : l’histoire et la terre.
Il faut rappeler brièvement quelques éléments concernant l’histoire de l’Afrique du Sud. Les Hollandais ont fondé le Cap en 1652, sur la route des Indes, à mi chemin entre Amsterdam et Batavia (Djakarta). Les Anglais n’ont pris possession de ce territoire qu’un siècle et demi plus tard, au début du XIXème siècle. Les descendants des Hollandais, les Afrikaners, n’ont jamais accepté la domination britannique. Et cette histoire, marquée de refus, de luttes, et par une guerre impérialiste terrible (la Guerre des Boers, 1899-1902) est toujours vécue comme un traumatisme dans la mémoire des Afrikaners.
Cette interrogation sur l’histoire est le sujet unique de certains des livres de Brink. Histoire bien souvent mythique comme dans Adamastor. Ce héros, cité par Rabelais dans Pantagruel et par Camoens dans Les Lusiades, serait un des Titans révoltés contre Zeus et transformé en « Cap des Tempêtes », l’ancien nom du « Cap de Bonne Espérance ». Adamastor (du grec Adamastos : sauvage, indompté) représente le mythe d’une Afrique d’avant la colonisation, une Afrique éternelle, et en même temps, dans le récit de Brink, le premier habitant, l’ancêtre de l’Afrikaner. Les derniers mots d’Adamastor sont clairs : « Quelque part, dans ce pays, je savais que, derrière les bois d’euphorbes, les aloès en feu et la broussaille, il y avait l’enfant. Il vivait. Ils ne pouvaient pas me tuer. »
Promesse d’éternité qui n’est pas sans rappeler la fin d’Un turbulent silence : « Les œufs de l’Oiseau de la Foudre restent longtemps sous la terre : mais un jour, ils éclosent et ramènent le feu sur les montagnes qui n’ont ni commencement ni fin, là où l’empreinte de mon pied restera à jamais marquée dans la pierre. »
André Brink reviendra souvent sur cette histoire douloureuse des Afrikaners. Dans Tout au contraire, Étienne Barbier, héros historique et mythique, rebelle et menteur, arrivé au Cap en 1734, va prendre la tête d’une révolte de fermiers (avec l’aide de Jeanne d’Arc, il est français).
Dans Les Imaginations du sable, neuf générations de femmes afrikaners, racontent l’histoire vraie et imaginaire, truculente et tragique du peuple afrikaner.
À travers toutes ces œuvres – et d’autres encore – c’est le sentiment profond et viscéral d’appartenance à un peuple et à une terre qui est magnifié, avec fierté et nostalgie. Car l’histoire n’a pas été tendre pour les Afrikaners qui, eux-mêmes, ne l’ont pas été avec les peuples d’Afrique.
L’attachement à cette terre d’Afrique, les Afrikaners le revendiquent jusque dans le nom qu’ils se sont donné, Afrikaners : Africains. La génération des Sestigers a voulu dépasser le roman traditionnel sud-africain, dont le modèle est La Nuit africaine (The Story of an African farm, 1883) d’Olive Schreiner. Mais cet amour de la terre est resté présent dans leurs œuvres, même quand ils dénonçaient l’apartheid. Un roman d’André Brink, qui pourtant plonge dans l’actualité politique la plus brûlante, est remarquable à cet égard : Un acte de terreur. Le livre se développe comme un chant d’amour à la terre sud-africaine et comme une sorte de « guide de voyage » sous une plume superbe. Le héros, un terroriste, est poursuivi par toutes les polices et parcourt tout l’espace sud-africain qui donne son sens à sa lutte.
Je terminerai en évoquant un dernier thème consubstantiel aux romans d’André Brink : l’amour. Dans un pays où les relations les plus intimes entre individus étaient régies par les lois d’apartheid (interdiction d’habiter dans les mêmes lieux, de se marier entre gens de « races » différentes, et même d’avoir simplement des relations amoureuses), Brink place au centre de ses romans des couples que la loi prohibe : un homme blanc avec une femme noire et, plus « grave », un homme noir avec une femme blanche. C’est le cas du premier roman interdit pour « pornographie », Au plus noir de la nuit. Dans Un turbulent silence, le maître blanc abuse de la femme noire attachée à Galant l’esclave, et par là même tue sa liberté. Mais au cours de la révolte, l’esclave dépossédé trouve une dimension de la liberté dans la relation d’une nuit avec la femme blanche du maître. « Combien de fois avions-nous approché cet instant ? Mais toujours vaincus, pas par l’extérieur mais par nous-mêmes. Une femme libre, un esclave. Mais cette fois c’était différent. Dans ce grenier, j’étais libre : un homme, et elle, une femme. Et pour cet instant fugitif et simple, cela valait peut-être la peine d’être né, de vivre, de souffrir, d’être dans les ténèbres, puis de mourir. »
Dans Un instant dans le vent, une femme blanche, perdue dans l’arrière pays, est sauvée par un esclave en fuite. L’instant qu’ils vont vivre, et qui vaut une éternité, n’est pas sans rappeler Adam et Ève dans le paradis d’avant la chute, d’avant la civilisation vers laquelle ils devront retourner.
Un des personnages d’Un turbulent silence, un Français exilé en Afrique du Sud et pris au milieu de la révolte, se souvient de Jean-Jacques Rousseau et cite Le Contrat social : « L’homme est né libre et partout il est dans les fers. » L’œuvre d’André Brink tente de répondre à cette contradiction, tant morale que politique, dans le contexte très particulier de l’Afrique du Sud contemporaine.
Œuvres citées :
André Brink
Sur un banc du Luxembourg (Traduction de Jean Guiloineau, Stock, 1983)
L’Ambassadeur (Traduction de Jean Guiloineau, Stock, 1986)
Au plus noir de la nuit (Traduction de Robert Fouques-Duparc, Stock, 1973)
Une saison blanche et sèche (Traduction de Robert Fouques-Duparc, Stock, 1980)
Un turbulent silence (Traduction de Jean Guiloineau, Stock, 1982)
Adamastor (Traduction de Jean Guiloineau, Stock, 1993)
Tout au contraire (Traduction de Jean Guiloineau, Stock, 1994)
Les Imaginations du sable (Traduction de Jean Guiloineau, Stock, 1996)
Un acte de terreur (Traduction de Jean Guiloineau, Stock, 1991)
Un instant dans le vent (Traduction Robert Fouques-Duparc, Stock, 1978)
Nelson Mandela, Un long chemin vers la liberté (Traduction de Jean Guiloineau, Fayard, 1995)
Olive Schreiner, La Nuit africaine (Traduction d’Elisabeth Janvier, Phébus, 1989)
Jean Guiloineau
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