| Notes de lecture par Tanella Boni
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Construire une humanité issue d’une origine commune, tel semble être l’un des objectifs majeurs que se fixe Mes étoiles noires de Lilian Thuram. Essai ? Catalogue de portraits ? Histoires à raconter ? Ce livre au titre énigmatique ne manque pas de nous surprendre. Le sous-titre, De Lucy à Barack Obama, pourrait se donner à lire comme un fil d’Ariane. Mais ne nous y trompons pas, nous n’avons pas affaire ici à une galerie de portraits de femmes et d’hommes « noirs », plus ou moins illustres. Dès l’introduction, l’intention pédagogique qui préside au choix de ces personnalités remarquables dont Lilian Thuram raconte l’histoire – mêlant à la fois la petite et la grande histoire - est exprimée sans détour : « Il n’y a pas d’histoire noire ou d’histoire blanche. C’est tout le passé du monde que nous devons reprendre pour mieux nous comprendre et préparer l’avenir de nos enfants. Par ce livre, j’espère y contribuer. » (p. 9) Ces étoiles sont noires car parler des Noirs c’est « parler des femmes et des hommes de toutes les couleurs » (p.11).
Ce livre ressemble à un carnet de route dans lequel l’auteur témoigne de ce qu’il sait du monde et de ce qu’il découvre. C’est un livre d’apprentissage qui accorde une place aux souvenirs. Par exemple, à propos de Nelson Mandela, l’auteur précise qu’il l’a rencontré en 1999 à Johannesburg, à l’occasion d’un match de football. Mais le souvenir qu’il garde de l’hôtel est tout aussi limpide concernant les préjugés raciaux : « certains ne voulaient pas croire que nous étions l’équipe de France, simplement parce qu’une grande majorité d’entre nous étaient noirs » (p.325). Il n’oublie pas, chemin faisant, de citer les noms d’amis, informateurs, scientifiques et historiens qui l’ont conduit à la découverte d’un personnage ou d’un domaine de connaissance. Ses propres enfants participent à la marche. Est-ce un hasard si l’un d’eux porte le nom d’un pharaon - « Qu’il sache, par son prénom, que l’histoire des peuples noirs ne se réduit pas à l’esclavage » (p.17) - et qu’un autre peut écouter, au cours d’un dîner à la maison, Cheick Modibo Diarra à qui les « titres ne manquent pas » (p.338) ?
C’est donc dans la proximité et l’amitié, et page après page que ces étoiles - points de repères - sont mises en relation, chacune jouant son propre rôle, remplaçant, sous les yeux du lecteur, les « trous noirs » de l’histoire de l’humanité. Ainsi musiciens, chasseurs, poètes, romanciers, sportifs, scientifiques, reines, chefs d’Etat, esclaves, résistants, activistes…sont racontés par le détail ou par la circonstance susceptibles de nous parler à l’oreille ou à l’esprit. Il s’agit peut-être, d’un autre point de vue, de raconter les multiples violences faites à l’Homme par son semblable et de montrer comment cette violence peut être contrée par le savoir, l’action ou l’être…
On pourrait se poser bien des questions à propos des choix de l’auteur, mais il les justifie. Par exemple, Taharqa, pharaon noir venu de Nubie, appartenant à la XXVème dynastie, est cité parce que « ses œuvres sont universellement reconnues » et il est le « seul unanimement reconnu par les chercheurs » (p.22).
On serait tenté de dire que, parmi les portraits choisis, de nombreux personnages ont subi l’esclavage ou la colonisation d’une manière ou d’une autre, pratiqué la traversée des océans et des cultures tout en léguant à nos imaginaires un héritage inestimable. Ainsi, Esope le boiteux vivant en Grèce au VIIème - VIème siècle avant J.C., et composant ces Fables reprises en vers par La Fontaine au XVIIème siècle, aurait été un esclave originaire de Nubie. De même, Abraham Petrovitch Hanibal, général en chef de l’armée impériale russe, fut capturé au Cameroun quand il était enfant, ou encore Anton Wilhelm Amo, nom que l’histoire de la philosophie africaine connaît bien, fut, encore enfant au Ghana, au début du XVIIIème siècle, « offert en cadeau à deux nobles vivant à Amsterdam » (p.57). La poète Phillis Wheatley, née au Sénégal en 1753, faite esclave et vendue à Boston est un autre exemple qui aurait pu servir à combattre les préjugés, si son œuvre était connue de tous : « Ne pensez-vous pas que des enfants qui apprendraient en classe de français des poèmes de Phillis Wheatley ou d’autres poètes noirs sortiraient de l’école avec moins de préjugés ? » (p.95).
Il y a aussi ces étoiles qui ne se sont pas déplacées de leur lieu d’origine et qui brillent encore et qui ont tant de choses à apporter au monde, comme la Charte du Manden (Mandé), partie intégrante de la mémoire orale des Africains. Cette charte fut chantée en 1222 par les chasseurs, à l’occasion de l’intronisation de Soundiata Keïta, empereur du Mali. « Toute vie est une vie » (p.31), dit la première phrase de cette charte des droits humains avant la lettre. Ainsi, l’esprit d’humanisme, le respect et la tolérance à l’égard d’autrui, le devoir de protéger la vie, étaient déjà en marche depuis bien longtemps… Il suffit de sonder les raisons et les mémoires orales dans les cultures jetées à l’ombre (ou en bas : La carte de la page 376-377 nous rappelle cette évidence à laquelle nos yeux s'habituent dès l'enfance.) pour s’en convaincre.
« Quand les hommes auront-ils l’intelligence de puiser dans toutes les philosophies du monde, dont celle des Bantous, des Chinois, des Dogons, des Amérindiens, pour construire une nouvelle humanité ? » (p.61) s’interroge Lilian Thuram. Il n’y a donc pas quarante-cinq « étoiles noires » comme on pourrait le croire en comptant le nombre de chapitres contenus dans ce livre et en se fiant à leur concision. Les étoiles ne se comptent pas. Comme on le sait, elles construisent des constellations et scintillent par milliers, chacune ayant sa petite histoire ou sa raison d’être clignotant près d’une autre, entrant en correspondance çà et là, dans un horizon proche ou lointain. Commencer par Lucy, « la mascotte de l’humanité » ou « notre grand-mère symbolique » d’origine africaine, c’est sans doute construire l’humanité à venir sur un socle qui donne cette « force de regarder demain » dont parlait Césaire. Et Barack Obama n’est pas tant la dernière étoile du livre que le début d’un nouveau commencement…
Tanella Boni
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